Un article du N° 190 |
Fernando Domingues
Le
P. Fernando Domingues est missionnaire combonien. Après quinze ans de ministère
missionnaire au Kenya (banlieue de Nairobi et communauté de formation
internationale de son Institut), il est devenu recteur du Pontificio Collegio Urbano à Rome (2005). Docteur en théologie, il est l’auteur de Christ
Our Healer, Nairobi, Paulines-Africa,
2000, et de plusieurs articles.
Le nombre exceptionnel de participants
à ce séminaire sur la formation interculturelle montre clairement l’intérêt
de la question. De nos jours, les vocations se raréfient dans certaines régions
tandis qu’elles abondent ailleurs ; ce phénomène rend perplexe. Il est
cependant encore plus difficile à comprendre pourquoi un pourcentage élevé de
candidats, arrivés à la dernière étape du parcours de formation, abandonnent
le séminaire ou la vie religieuse tandis que d’autres mettent fin à leur
« engagement à vie » après quelques années de ministère.
D’autant plus qu’on a toujours considéré les dernières années de
formation et les premières de ministère comme une période de grande générosité
et d’enthousiasme.
Nous avons encore d’autres raisons de
nous faire du souci. Dans les centres internationaux où toutes les cultures
sont apparemment fort appréciées, la formation semble mal équiper les
candidats pour l’exercice de leur ministère. Cela ne tient certainement pas
à la durée, plus longue que n’importe quelle autre formation académique ou
professionnelle. Curieusement, le plus dur pour eux, c’est précisément le
contexte culturel ! Les jeunes qui acceptent d’exercer leur ministère
dans un milieu économiquement défavorisé le font dans l’espoir inavoué que
ces années de sacrifice les aideront à obtenir plus tard un poste plus
gratifiant. Dans les conversations informelles, on entend souvent dire que
l’objectif des jeunes religieux originaires des pays en voie de développement
est de recevoir une formation de bon niveau qui leur permettra de s’installer
dans les milieux aisés du monde occidental.
Nous ressentons le besoin de répondre
à deux questions urgentes. Comment éviter de perdre tant de jeunes ? La
formation multiculturelle conduit-elle à la superficialité personnelle qui
semble être à l’origine d’un si grand nombre de défections au cours des
premières années de ministère ? Nous pouvons répondre à ces questions
de plusieurs façons. D’abord en refusant tout changement. Après tout, notre
congrégation est internationale, les candidats le savent et doivent apprendre
à fonctionner dans ce contexte. Si nous en perdons beaucoup, tant pis !
Cela veut probablement dire qu’ils n’étaient pas faits pour nous. On peut
également réagir à cette situation en imposant de nouveau l’uniformité. Le
pluralisme est vu comme destructeur du désir de poursuivre un objectif commun
et du sentiment d’appartenance à un groupe dont l’identité est bien définie.
Revenons donc à un même ensemble de valeurs et de priorités, à une même vision théologique, à
une même liturgie, grâce à une discipline commune solide. Mieux vaut
former tous les jeunes ensemble, ou du moins dans des groupes très larges qui
suivent exactement les mêmes
directives, peu importe où ces centres de formation sont situés. Une troisième
solution parfois envisagée est de former les jeunes dans leur milieu
d’origine et d’envoyer seulement les plus mûrs à un centre international où
ils se préparent à un ministère à l’étranger.
Aucune de ces solutions n’est
pourtant totalement satisfaisante. Nous sommes confrontés à une situation
problématique apparemment sans issue. Il peut toutefois être intéressant de
la considérer d’un point de vue différent, mettant provisoirement de côté
nos préoccupations présentes. Je vous propose donc de réfléchir à deux
questions. De quel type de ministère l’Église a-t-elle besoin aujourd’hui ?
Comment pouvons-nous préparer nos jeunes membres à répondre de façon adéquate
à ce besoin ?
La
multiculturalité
Il faut tout d’abord se rappeler que
la multiculturalité ne fait pas l’objet d’un choix, surtout dans le domaine
de la formation. Les flux internationaux de personnes, d’idées,
d’informations, etc., existent depuis longtemps et ne cessent de
s’intensifier. Le monde tend à privilégier les centres d’études
internationaux. Selon les statistiques, au moins 1,5 million d’étudiants étaient
inscrits aux universités et centres d’études supérieures en dehors de leur
pays en 2002. Environ 80% de ces étudiants sont originaires de pays en voie de
développement et font leurs études en Occident. Les plus grands fournisseurs
d’étudiants internationaux aux États-Unis sont l’Inde et
Il
y a certes le danger de créer une « union d’inégaux » ou
d’autres formes de néo-colonialisme[2],
mais le processus de mondialisation ne s’arrêtera pas. Bien au contraire, il
s’imposera avec plus de force. Par conséquent, les tentatives de créer des
structures de formation monoculturelle doivent être considérées comme de véritables
anachronismes.
Quelques
difficultés
La présence de candidats originaires
de diverses cultures dans nos instituts de formation n’est pas un problème en
soi. Il faut cependant admettre qu’elle ne va pas sans difficultés. Il y a
d’abord la langue. Souvent, les jeunes apprennent une langue commune au
noviciat, langue plus ou moins bien maîtrisée vers la fin de leurs études.
Mais qu’ont-ils assimilé de plus ? Est-il possible d’étudier la théologie
en profondeur dans une langue étrangère qu’on ne connaît que
superficiellement ?
Peut-on raisonnablement s’attendre à
un échange interculturel profond, conduisant à l’enrichissement réciproque,
dans une communauté de formation composée de personnes originaires de vingt
cultures différentes ? Quel type de relation formative peut être établie
entre un candidat chinois et un formateur portugais ? Est-ce qu’une forme
de « culture commune » est envisageable dans ce type de communauté
de formation ? Si on impose la culture locale à tous les candidats, tout
en les invitant à « oublier » leur culture d’origine, les
aide-t-on à faire face plus tard à la culture dans laquelle ils exerceront
leur ministère ?
De
gros problèmes
Un centre de formation uniforme où
tout est clair et bien défini, aussi bien au plan des contenus et des stratégies
qu’à celui de la discipline, est peut-être plus facile à gérer. Cependant,
les ministres ainsi formés devront faire face à de gros problèmes. Ayant
assimilé un seul type de théologie et de liturgie, n’ayant fait l’expérience
que d’un seul modèle de vie sacerdotale et de vie consacrée, ils seront au
service d’une communauté ecclésiale dont l’expérience et la vision de la
vie chrétienne ne correspondent guère à ce qu’ils ont appris.
Je pense ici au ministre qui a appris
à voir et à célébrer l’eucharistie comme un don de Dieu, effectivement
offert aux gens par le prêtre qui a reçu le pouvoir spécial de consacrer le
pain et le vin, afin que les gens puissent adorer le Christ exposé dans le
Saint-Sacrement… Ce prêtre entrera en conflit avec une communauté où
l’eucharistie est vue et célébrée en termes de communion et de mission
accomplies par le Christ à travers la communauté présidée par le prêtre.
Certains prêtres s’identifient avec un seul type d’animation de communautés
chrétiennes. Il leur est alors difficile d’admettre que la communauté vers
laquelle ils sont envoyés à l’étranger fait partie de la « vraie »
Église, et ceci simplement parce qu’elle rejette leur autoritarisme.
Promouvoir
l’ouverture
De nos jours, la multiculturalité (y
compris la pluralité des points de vue) est devenue la façon de vivre de l’Église.
Bien sûr, cela peut créer quelques difficultés, mais les ministres que nous
formons sont supposés fonctionner dans cette Église multiculturelle aux
multiples visages. Par ailleurs, quand nous tournons notre regard vers le monde,
nous y apercevons une merveilleuse diversité de mentalités, de cultures et
d’expériences religieuses qui nous interpelle. C’est ce monde réel que les
ministres de demain sont appelés à servir. Il ne s’agit donc pas pour nous
d’accepter ou de rejeter la mondialisation, mais de former des ministres
capables et heureux de servir le monde et l’Église réels, c.-à-d.
multiculturels.
Le lecteur aura remarqué que
j’associe la question de la formation multiculturelle à celle d’un sain
pluralisme théologique et liturgique. Il s’agit certes de réalités
distinctes, mais elles se rapprochent au plan des attitudes. Une personne aux
vues théologiques unilatérales ne réussira jamais à s’intégrer profondément
dans une autre culture. De même, quelqu’un dont le regard ne dépasse guère
les frontières de sa propre culture d’origine restera fermé aux expériences
et notions de vie chrétienne qui diffèrent des siennes. La théologie et la
culture en elles-mêmes importent peu, ce qui compte avant tout, c’est
l’attitude fondamentale d’ouverture à la diversité et à la pluralité.
L’Église d’aujourd’hui a besoin de ministres qui osent s’ouvrir aux
autres !
Le grand défi de la formation est, me
semble-t-il, de promouvoir cette ouverture théologique et culturelle tout en évitant
la superficialité qui rend les candidats trop fragiles face aux difficultés inévitables
de leur futur ministère. Pensons à la semence tombée sur le terrain rocheux :
elle se lève rapidement, mais aussitôt brûlée par la chaleur du soleil, elle
se dessèche par manque de racines (cf. Mc 4, 5-6). La profondeur dans la
formation multiculturelle me paraît une question cruciale. Mgr Luis Antonio G.
Tagle, évêque philippin, peut nous aider à y réfléchir. Je m’appuie pour
ce qui suit sur son récent discours au Asian
Missionary Congress à Chiang
Former
des « narrateurs »
Mgr Tagle attire notre attention sur
quelques personnes qui ont réussi à raconter le récit de Jésus de façon
remarquable. Il mentionne, entre autres, Mère Teresa. Ces personnes montrent ce
que chaque chrétien individuel et chaque Église locale sont appelés à être
et à faire. À travers l’action de l’Esprit, le récit de la vie de Jésus
est confié à ses disciples. Le raconter, c’est rendre le Christ présent.
Cela suppose cependant que la vie du narrateur fasse partie du récit. Il ne
peut accomplir cette tâche que dans la mesure où sa propre vie a été
transformée par le message à annoncer. Mgr Tagle note aussi que chaque
narrateur enrichit le récit qui peut être raconté de plusieurs façons.
« Les gestes d’une personne, son comportement, le ton de sa voix, les
expressions de son visage, les positions de son corps sont partie intégrante du
récit »[4].
Les meilleurs narrateurs, ce sont ceux dont la vie entière est devenue une
partie du récit de la présence agissante de Jésus dans le monde
d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils sont, chaque décision prise, tout service
rendu, n’a qu’un seul objectif : continuer à raconter ce récit et
aider d’autres à devenir à leur tour des narrateurs du même récit.
L’image du narrateur renvoie au noyau de la formation multiculturelle :
la rencontre profonde entre le Christ et le candidat dans son propre contexte.
Identité
et ouverture
Tout en racontant fidèlement son récit,
le narrateur s’exprime toujours d’une façon très personnelle. Il anticipe
les besoins d’audiences variées et intègre dans son récit de nouveaux éléments
à partir de son expérience personnelle.
Les jeunes que nous formons se préparent
à raconter le récit du Christ. D’où l’importance d’une rencontre
personnelle avec le lui, une rencontre vécue et explicitement articulée dans
des comportements qui deviennent graduellement plus constants. Voilà donc la
bonne terre dans laquelle le candidat plonge ses racines, la profondeur qui
constitue le fondement de l’harmonie de la pluralité de visions théologiques
et de cultures qu’il rencontre et intègre progressivement dans sa propre vie
et son ministère. Il est plus important d’accompagner les jeunes dans leur
cheminement de foi que de leur fournir des réponses valables dans toutes les
circonstances ou de leur inculquer des modes de comportement standardisés
supposés les défendre contre toutes les menaces imaginables. L’identité, le
sentiment de sécurité et la persévérance de la personne jaillissent de son
intérieur et ne peuvent être imposés de l’extérieur. Dans ce contexte, on
parlera parfois de vertébrés qui se tiennent debout grâce au squelette qui
reste invisible, contrairement aux limaces, des mollusques qui dépendent
d’une coquille extérieure pour leur défense.
L’équilibre entre la profondeur
personnelle et l’identité culturelle d’une part, et l’ouverture aux
autres cultures d’autre part, est parfois appelé tierce culture[5].
Elle caractérise la personne qui vit longtemps à l’étranger sans parvenir
à s’identifier totalement avec la culture qui l’accueille. Rentrée chez
elle, cette même personne a le sentiment d’être un étranger dans son propre
pays. Elle a cependant une identité personnelle claire et profonde, peu importe
où elle se trouve. Elle fonctionne aisément dans n’importe quel contexte et
l’interaction adulte avec les autres se situe à un niveau très profond.
Une
chance et non un problème
Lors d’une discussion amicale, un
professeur me confiait qu’il voulait changer le titre de son cours à
l’université en « L’anthropologie culturelle et le problème de
l’inculturation ». Je lui ai fait remarquer que le terme « problème »
ne convenait pas. En effet, pour les missionnaires et la plupart des théologiens,
l’inculturation n’est pas un problème à résoudre. Il s’agit plutôt
d’un processus nécessaire. La foi chrétienne doit sans cesse et de manière
nouvelle s’exprimer dans les cultures qu’elle touche. Au cours de ce
processus, la culture est transformée de l’intérieur et la nouvelle
expression de foi enrichit l’Église entière. De nouvelles approches théologiques
voient le jour, conduisant à des célébrations liturgiques, des intuitions
spirituelles et des formes d’annonce inédites.
Il s’ensuit que l’inculturation
n’est pas un problème à résoudre, mais une chance à saisir. Par ailleurs,
chaque fois que la foi et la culture s’éloignent l’une de l’autre dans
les sociétés de tradition chrétienne, une nouvelle inculturation s’impose.
La transmission de la foi chrétienne d’un peuple à un autre, d’une culture
à une autre, a lieu aussi bien dans les pays dits de mission qu’en Occident où
les flux migratoires confrontent les communautés chrétiennes avec la présence
d’autres cultures et traditions religieuses. Une formation en vue d’un
apostolat monoculturel me paraît tout à fait irréaliste. Il n’y a pas à se
demander si nous avons besoin d’une formation multiculturelle, mais comment
nous pouvons la mettre en œuvre.
Intériorisation
de valeurs
Le plus grand défi des formateurs est
d’aider les jeunes à intérioriser les valeurs fondamentales de leur
vocation. Ils subissent quotidiennement un véritable bombardement : divers
points de vue, expériences variées, arrière-fonds insoupçonnés, etc.
Comment les accompagner de telle manière que le parcours de formation, parfois
périlleux, les conduise à pleinement assumer leurs responsabilités ?
Il y a d’abord quelques dangers à éviter.
Le premier, c’est ce qu’on appelle « le plus petit dénominateur
commun » pour maintenir la paix.
Il faut ensuite mettre en œuvre trois
dynamiques formatives fondamentales à chaque étape de la formation
multiculturelle. Cela permet aux jeunes de progresser dans leur cheminement et
de développer graduellement et de façon équilibrée une identité personnelle
ainsi qu’une plus grande ouverture multiculturelle. La première dynamique, l’éducation, doit précisément garantir cette continuité. Les défis
venant de l’extérieur et les nouvelles exigences inhérentes au parcours
doivent être situés dans l’ensemble du cheminement personnel du jeune. Il
n’est pas réaliste de s’attendre à de grands bonds en avant dans la
formation. Les candidats assimilent et intériorisent les éléments qu’ils
perçoivent comme étant en continuité avec ce qu’ils sont déjà et ce
qu’ils ont déjà fait. Le cheminement de chaque candidat est caractérisé
par le dialogue continu entre les acquis culturels et religieux antérieurs et
les nouvelles propositions qu’il reçoit au cours du processus de formation
multiculturelle.
La
deuxième dynamique est celle de la
formation. Une vocation ne se développe pas spontanément, elle doit être
cultivée. Au nom de l’Église et de l’Institut particulier au sein duquel
il œuvre, le formateur présente un ensemble de valeurs concrètes qui
constituent le noyau d’une vocation spécifique. Cet ensemble de valeurs, de
priorités et de pratiques est destiné à faire partie de l’identité future
du candidat. Par conséquent, le formateur n’est pas un spectateur passif. Sa
présence n’est pas neutre, il ne se comporte pas en observateur ou juge extérieur
du cheminement du candidat[7].
Il s’efforce de vivre les dimensions fondamentales de sa vocation spécifique
de façon à faire naître chez les candidats le désir de les intérioriser à
leur tour. Les valeurs fondamentales du charisme de l’Institut ou du ministère
ordonné diocésain font partie de cet ensemble. Le formateur accompagne en même
temps le candidat dans ses efforts continus d’intériorisation des différentes
éléments du processus de formation. De cette façon, il lui permet de faire
une synthèse personnelle des différents éléments : la théologie ou
d’autres matières étudiées, de nouvelles expériences pastorales, le vécu
interculturel en communauté, l’éventuel choc culturel causé par la
rencontre avec la culture du pays où la communauté de formation est située,
les diverses expériences de prière, la rencontre avec des formes inconnues de
spiritualité, etc. Il faut reconnaître que le mûrissement de la personne
humaine est un processus très lent et qu’il exige un effort continu aussi
bien de la part du candidat que de celle du formateur. Un tel effort ne saurait
se réduire à quelques conférences adressées au groupe entier. Une stratégie
concrète est nécessaire qui accorde une place importante aux rencontres
personnelles régulières.
Voici quelques suggestions pratiques.
On peut prévoir des rencontres personnelles et des dynamiques de groupe qui
aident le candidat à confronter la théologie académique qu’il est en train
d’étudier avec sa vie personnelle et son expérience dans la communauté de
formation multiculturelle. Il est également bon d’encourager les réunions
avec des étudiants originaires d’autres contextes ecclésiaux et culturels.
Celles-ci seront des occasions d’échanges de vues et d’expériences
auxquelles il vaut mieux que le formateur ne soit pas présent. Il faut
certainement veiller à ce qu’il y ait des temps quotidiens de silence consacrés
à l’assimilation et l’approfondissement des contenus, des expériences
personnelles, etc., dans le contexte de la rencontre avec le Seigneur.
Finalement, il est toujours intéressant d’organiser des célébrations
liturgiques qui donnent à chaque participant le sentiment que son propre
contexte ecclésial, spirituel et culturel est présent tout en lui permettant
de découvrir le Seigneur qui construit l’unité dans la diversité.
La troisième dynamique est le discernement
des aptitudes du candidat en tant que membre
d’un ensemble ecclésial déterminé. C’est elle qui l’aidera à
trouver sa place dans la congrégation ou dans le diocèse. On doit lui offrir
toutes les chances de devenir un protagoniste créateur du charisme reçu à
travers la dynamique de la formation. Le formateur adopte le rôle du
facilitateur qui donne la juste stimulation au bon moment. Par exemple, à un
moment donné le candidat sera confronté à des questions très personnelles
concernant son insertion. Quel genre de prêtre, de personne consacrée, de
missionnaire, etc., je veux être ? Comment puis-je
contribuer à la mise en œuvre du charisme de l’Institut auquel
j’appartiens ? Quel type d’apport suis-je
appelé à offrir au clergé de mon diocèse ? Dans quels domaines suis-je
appelé à interpeller mes confrères et consœurs ? Quel pourra être mon
domaine de spécialisation ou mon champ d’apostolat ? On doit aider le
candidat à discerner la place que Dieu lui a réservée dans un Institut de vie
consacrée ou un presbyterium. Le formateur l’accompagnera comme un frère ou
une sœur aînée.
La formation multiculturelle permettra
au candidat d’enrichir considérablement le diocèse ou l’institut au sein
duquel il travaillera. Pensons dans ce contexte à la contribution de l’apôtre
Paul à l’Église de Jérusalem – et à toute l’Église ! – grâce
à sa formation multiculturelle à Antioche[8].
Il est important de ne pas abandonner le candidat arrivé à la dernière étape
de sa formation. Il a besoin d’un frère ou d’une sœur aînée qui
l’encourage tout en restant critique et en se tenant à une distance
respectueuse.
Les
formateurs
Je termine en disant un mot sur les
formateurs. À part les qualifications requises dans tout contexte ecclésial[9],
quelles doivent être les caractéristiques des formateurs qui exercent leur
ministère dans un contexte multiculturel ? Voici quelques suggestions à
partir de ma propre expérience.
Le formateur est une personne imprégnée
de la tierce culture. À l’aise avec sa culture d’origine, il a également
une bonne expérience d’au moins un autre contexte culturel. Il me paraît également
indispensable que les formateurs considèrent leur ministère comme une vocation
et qu’ils soient disposés à servir pendant plusieurs années. On n’apprend
pas à fonctionner comme formateur dans un contexte multiculturel en peu de
temps. L’expérience est certes importante, mais il faut surtout être capable
d’apprendre de sa propre expérience et de celle des autres. Les formateurs
doivent pouvoir, voire désirer travailler
en équipe internationale. Pareille équipe
est indispensable. Elle donne aux formateurs la chance de vivre eux-mêmes ce
qu’ils enseignent aux autres. La vie du formateur est plus importante que ce
qu’il dit. Ensuite, les candidats ont parfois besoin de quelqu’un de leur
propre culture ou de quelqu’un qui la connaît bien. Finalement, le formateur
doit être un bon « narrateur » qui raconte l’Évangile de façon
créative en intégrant dans son récit sa propre expérience de vie.
Fernando Domingues
[1]
Cf. P.G. Altabach, « Globalisation and the University: Myths and
Realities in an Unequal World », dans Seminarium,
3/4/ (2002), p. 817 ss.
[2]
Cf. ibidem, p. 824 et 833.
[3]
Cf. L.A.G. Tagle, « La mission en Asie : raconter l’histoire de
Jésus », dans Omnis Terra,
nº426, 2006, p. 367-375.
[4]
Ibidem,
p. 370.
[5]
Le P. Thomas Green, sj, dans l’introduction de son ouvrage Opening to God, Notre Dame, Indiana, Ave Maria Press, 1977, renvoie
à la catégorie sociologique de la « tierce culture ». Il
l’illustre en parlant de l’exemple de l’administrateur colonial, mais
on peut tout aussi bien l’appliquer à l’expérience de vie de nombreux
missionnaires qui prennent au sérieux la culture des personnes qu’ils évangélisent.
[6]
Il peut être utile de rappeler ici les trois guides spirituels aveugles les
plus dangereux mentionnés par Saint Jean de
[7]
Cf. R. Mion, « Il processo di mondializzazione: una nuova cultura con
luci e ombre », dans Seminarium,
2002, p. 256.
[8]
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnes ont contribué de façon
significative au progrès de l’Église parce qu’elles étaient en mesure
de dialoguer avec d’autres traditions culturelles. Saint Irénée avait reçu
sa formation en Orient et a ensuite été évêque et théologien en
Occident (Lyon). Les Pères de Chalcédoine ont fait une étonnante synthèse
christologique des points de vue de l’Afrique (Alexandrie), de l’Orient
(Antioche) et de l’Occident (Rome). Thomas d’Aquin n’a cessé de
dialoguer avec la culture universitaire de son époque, Anselme de
Canterbury (Aoste) avec la mentalité féodale et Saint Justin de Jacobis
avec la tradition religieuse d’Ethiopie au XIXe siècle. Tant
de nos contemporains poursuivent le même dialogue, même s’ils paient
parfois cher leur courage !
[9]
On trouve des indications
importantes pour les formateurs des séminaristes diocésains, également
utiles pour les formateurs des novices et jeunes profès, dans le document Direttive sulla preparazione degli educatori nei seminari, Rome,
Congrégation pour l’éducation catholique, 1993.