Chroniques du N° 190 mars 2008 |
Bernard Keradec
Une apologie de l’espérance chrétienne
Présentation de l’encyclique Sauvés dans l’espérance de Benoît XVI. L’évêque de Rome
encourage les catholiques à rester fidèles à leur choix de vie qui
peut paraître bien étrange aux yeux du monde. Il les invite à se réapproprier
les fondamentaux de la foi chrétienne.
Un aperçu des Actes du colloque organisé à
Vienne (3-5 mai 2006) par le Conseil pontifical de la culture et le Département
des relations extérieures ecclésiales du Patriarcat de Moscou,
soutenus par
Voici donc la deuxième encyclique du
Pape Benoît XVI, Sauvés dans l’espérance,
une lettre pour un temps de « crise de la foi qui, concrètement, est
surtout une crise de l’espérance chrétienne ». C’est la lettre
d’un Pasteur qui vient « affermir ses frères » dans leur choix de
vie qui peut paraître bien étrange aux yeux du monde. Il les invite
à se réapproprier les fondamentaux de la foi chrétienne. Sa réflexion
s’enracine certes dans l’Écriture Sainte, mais elle se confronte aussi à
la pensée de personnalités très diverses : Platon, Bacon, Kant, Marx,
Engels, Dostoïevski, Horkheimer, Adorno, Giono… Cette lettre pourra donc
rejoindre un large public d’autant que, à part quelques passages plus
techniques, la lecture en est aisée.
Le Cardinal André Vingt-Trois la
qualifie « d’hymne à l’espérance ». Mais c’est une hymne où
l’évêque de Rome non seulement célèbre l’espérance mais aussi
l’explique et la défend. Benoît XVI se fait ici l’apologiste de
l’excellence de l’espérance chrétienne, estimant fallacieuses celles du
positivisme, du marxisme et de l’athéisme. Les espérances générées par
ces idéologies non seulement n’ont pas tenu leurs promesses mais sont des
menaces pour l’homme et sa liberté. Bref, leurs auteurs se sont trompés !
Dès lors, le risque est grand, comme le pressent H. Tincq, de « réduire
cette encyclique à une nouvelle charge d’un pape contre le progrès, la
science, l’athéisme ». Et certains, tels Paolo Flores d’Arcais ou
Robert Albarèdes, n’ont pas manqué de dénoncer la « croisade »
papale contre une modernité issue des Lumières… Alors qu’il s’agit,
selon les mots de B. Frappat, de « rendre l’actualité, aujourd’hui,
de l’espérance » sans rien renier du « sel » chrétien.
Alors qu’à deux reprises au moins, y est lancé un appel au dialogue entre
l’ère moderne et le christianisme, d’ailleurs tous deux invités à
l’autocritique.
Témoins
Pour
Benoît XVI, seule la grande espérance « qui ne peut être que Dieu seul »,
est digne de l’homme et le « rachète » de l’intérieur, faisant
de lui un « être pour », à l’image du Fils de Dieu, un être
pour les autres et pour le monde. Le message chrétien est performatif et
la transformation qu’il opère dans la vie des croyants laisse bien voir que
« le présent est touché par la réalité future ». Ainsi en
va-t-il pour Joséphine Bakhita, Augustin d’Hippone, les Vietnamiens Paul
Le-Bao-Tinh et François-Xavier Nguyên Van Thuan , et bien sûr Marie,
« étoile de l’espérance », à laquelle le pape s’adresse
directement en finale de son encyclique. Tous ont vécu selon la « grande
espérance ». Tous ont découvert l’amour absolu et y ont cru, cet
« amour de Dieu en Jésus Christ dont rien ne pourra nous séparer ».
Ils sont alors devenus « certains de Dieu », donc « rachetés »
et vivant la vie dans sa totalité quelles que soient les circonstances traversées.
Cette espérance qui soutient toute l’existence, écrit Benoît XVI, s’expérimente
dans « la vie en relation avec Celui qui est la source de la vie. Si nous
sommes en relation avec Celui qui ne meurt pas, qui est lui-même
Trois
lieux d’apprentissage et de pratique
Dans
la seconde partie, trois « lieux » d’apprentissage et de pratique
de l’espérance chrétienne sont explorés : la prière, l’agir et la
souffrance, le jugement. Tous trois rendent concret le principe énoncé :
« l’espérance dans le sens chrétien est toujours une espérance pour
les autres. Elle est une espérance active, par laquelle nous luttons pour que
les choses n’aillent pas vers une issue perverse », cette issue perverse
déjà évoquée par E.Kant. Premier lieu, la prière est vue comme une
« école de l’espérance » où se purifient désirs et espérances.
Ainsi nous rend-elle « capables de Dieu et aptes au service des hommes ».
Après le lieu de l’agir, quatre longs paragraphes évoquent le lieu de
la souffrance et présentent l’émouvant témoignage du martyr
Paul Le-Bao-Tinh, qui, au milieu des terribles souffrances endurées, disait
avoir jeté « une ancre qui va jusqu’au trône de Dieu ; c’est
l’espérance qui vit toujours en mon cœur ». Une telle capacité de
souffrir pour la vérité, véritable mesure de l’humanité selon Benoît XVI,
« dépend du genre et de la mesure de l’espérance que nous
portons en nous (…) Les saints ont pu parcourir le chemin de l’être-homme
à la façon dont le Christ l’a parcouru avant nous, parce qu’ils étaient
remplis de la grande espérance ». Ce sens à donner à la souffrance doit
aussi s’étendre au quotidien. Et le pape d’inviter à dépoussiérer, tout
en évitant les exagérations, l’ancienne dévotion d’offrir les petites
peines de chaque jour.
Le
troisième et dernier lieu est celui du jugement. Des pages fortes où
Benoît XVI réaffirme un enseignement qui s’était fait plutôt discret ces
dernières années : le jugement final, le purgatoire et l’aide à
apporter aux défunts. Le jugement final est présenté comme une image d’espérance,
et « pour nous peut-être même l’image décisive de l’espérance »,
souligne-t-il. Mais cette image appelle à la responsabilité car « la
grâce n’exclut pas la justice ». Si
la purification doit avoir lieu, alors elle se fera dans une rencontre avec le
Christ lui-même, le Christ dont l’amour nous pénètre comme une flamme brûlant
tout le mal qui encore nous entache. Ainsi nous sera-t-il donné de passer
« à la communion avec Dieu dans le Corps du Christ ». Notre espérance
est comme entée sur Jésus Christ. C’est en le regardant qu’un chrétien
peut confesser une vie après la mort.
Une traversée où Marie, « étoile de la mer », est notre guide.
Bernard
Keradec
Le Conseil pontifical de la culture et le Département des relations extérieures ecclésiales du Patriarcat de Moscou, soutenus par la Fondation Pro Oriente, ont organisé un colloque à Vienne du 3 au 5 mai 2006. Le thème en était : Donner une âme à l’Europe. Mission et responsabilité des Églises. La revue Istina (n°1-2, 2007) en a publié les Actes. Plus de quarante intervenants se sont succédé au cours des six sessions de travail. Comme on pouvait s’y attendre, les contributions, nécessairement concises, furent de qualité inégale. Elles mirent néanmoins en lumière les multiples convergences dans les réflexions des Églises d’Europe dont voici un bref aperçu.
Fondations
Pendant la première session de travail, les participants se sont efforcés de « retrouver les fondations : philosophie, théologie, anthropologie, sciences et art ». Le premier intervenant fut Vladimir Romanovich Legoida, journaliste et rédacteur en chef de Foma. Il souligna la difficulté de transmettre par les médias l’expérience de l’Église, c.-à-d. la vie selon l’Esprit, ceux-ci ayant été conçus pour la transmission de messages d’une tout autre nature. L’Église ne deviendra jamais une vedette médiatique, mais elle peut tout de même essayer d’atteindre le plus de monde possible. Le président de la Société européenne de la culture, Vincenzo Cappelletti, déplora la superficialité de la réflexion des organes de l’Union européenne sur l’identité du continent. Les Églises sont en mesure d’approfondir cette réflexion en rappelant l’identité authentique de l’homme et de la femme européens tout en soulignant la nécessité d’une grande ouverture au futur. Sergey Khoruzhy, membre de l’Académie russe des sciences fut, plus précis. Frappé par la tendance, observée chez tant de ses concitoyens, de rechercher des expériences extrêmes, y compris les plus dangereuses et les plus destructrices, il invita les auditeurs à être plus courageux : il faut oser proposer à nos contemporains des expériences radicales et constructives comme la mystique et l’ascétisme chrétiens !
George Zavershinsky, représentant du Patriarcat de Moscou en Irlande, souligna que le dialogue est un mode vie. S’appuyant sur la pensée de Martin Buber, il élabora une approche du dialogue fondée sur le modèle de la Trinité. Le représentant culturel de la cathédrale luthérienne d’Oslo, Karl Gervin, insista sur une autre dimension fondamentale de la mission : la charité. Elle est la manifestation de l’amour trinitaire de Dieu et doit imprégner toutes les activités des Églises. Quant au président de l’Union des écrivains russes, Valeriy Ganichev, il fut plutôt sur la défensive, présentant la diffusion et la lecture des classiques russes comme la meilleure défense contre la progression des idées libérales en Russie. Enfin, Dominique Ponnau, conservateur général du Patrimoine (Paris), adopta un ton beaucoup plus positif. Il témoigna de son émerveillement devant l’extraordinaire beauté des représentations artistiques du Christ aussi bien en Occident qu’en Orient. Beauté qui invite à la mission : « À la seule beauté de son Eau vive, je puis me désaltérer et, s’il m’en donne la mission, inviter mes frères, tous mes frères proches et lointains, à y étancher leur soif ».
Défis
La deuxième session fut consacrée aux multiples défis que les Églises sont appelées à relever : la mondialisation, la modernité, les sectes, les nouvelles formes de non-croyance et l’indifférence religieuse. Les orateurs parlèrent des mêmes réalités, mais les points de vue furent parfois très divergents. Les uns proposèrent d’exorciser la mondialisation et le sécularisme, tandis que les autres s’efforcèrent d’analyser avec lucidité la situation et de présenter quelques voies en vue d’atteindre l’homme postmoderne en quête d’une nouvelle identité, y compris religieuse.
Le cardinal José da Cruz Policarpo, patriarche de Lisbonne, présenta un bref aperçu de la culture chrétienne dans le contexte contemporain. Il invita ensuite les communautés et les membres pris individuellement à mener une vie chrétienne authentique qui deviendra à son tour un défi pour la culture environnante. Le discours de Mgr Alfeyev Hilarion, évêque orthodoxe de Vienne et de l’Autriche, fut nettement alarmiste : le christianisme est menacé ! Il en appela à une alliance entre les Églises de Tradition (orthodoxes et catholiques) pour combattre ensemble le relativisme religieux et l’humanisme séculier. Pour sa part, Mgr Werner Freistetter, directeur de l’Institut pour la religion et la paix (Vienne), se montra plus confiant. Les sectes et les nouveaux mouvements religieux constituent certes un défi pour les Églises établies, mais elles mettent également en lumière le besoin de structures claires, de messages bien définis, d’engagements forts et d’une plus grande harmonie. Il ne sert à rien de se lamenter continuellement des multiples départs de fidèles, il faut avant tout trouver des réponses concrètes à cette recherche de renouveau spirituel, si possible en dialogue avec certains de ces nouveaux mouvements (p. ex. New Age).
L’archiprêtre Vladislav Sveshnikov, professeur à l’Université orthodoxe de sciences humaines (Moscou), présenta la mondialisation comme une menace très sérieuse : elle risque de détruire complètement la personne humaine. Même les organisations pour la défense des droits humains ne trouvèrent pas grâce à ses yeux : elles tolèrent, voire promeuvent toutes sortes de déviations ! Il n’y a qu’une issue possible : proposer avec intransigeance la doctrine de l’Église sur la dignité de la personne et retourner à la notion de sa nature sacrée. L’analyse de Jean-François Thiry, directeur du Centre culturel Bibliothèque de l’Esprit à Moscou, fut plus sereine et lucide. Sans doute le laïcisme et le multiculturalisme contribuent à la résignation et au désarroi qui conduisent à l’indifférence. Néanmoins, l’Église peut y remédier en favorisant dans la mesure du possible la rencontre existentielle de l’individu avec le Christ vivant. C’est un défi énorme que les Églises se doivent de relever ensemble. D’où la nécessité de bonnes relations entre elles. Igor Vyzhanov, secrétaire du Bureau des relations interchrétiennes (Moscou), passa en revue les obstacles à un dialogue sincère entre orthodoxes et catholiques. Il s’agit souvent de problèmes concrets dus à la différence de mentalité historique entre orthodoxes et catholiques russes, problèmes qu’il est possible de dépasser. Ainsi pourrait-on commencer par ne plus se concentrer exclusivement sur des menaces externes pour s’orienter positivement vers la vie et les valeurs des deux Églises.
Ressourcement
L’appel d’Igor Vyzhanov ne resta pas sans échos. Pendant la troisième session, consacrée au partage de diverses expériences de ressourcement, le ton fut remarquablement positif. Beaucoup se fait déjà et on constata même un enthousiasme grandissant !
L’archiprêtre Vladimir Vorobiev, recteur de l’Université orthodoxe St Tikhon, esquissa l’évolution des paroisses orthodoxes depuis 1990 : 20.000 paroisses et 600 monastères ont été rouverts, le système de formation théologique rétabli, plus de 20.000 prêtres et diacres ont été ordonnés et environ 10.000 moines et moniales ont fait profession religieuse. Parmi les traits caractéristiques des paroisses il mentionna : l’absence de registres, la cotisation libre (et non obligatoire), la centralité de l’Eucharistie, la pratique régulière de la confession, la solidarité entre les paroissiens et l’amour filial pour le père spirituel. Mgr Robert le Gall, évêque bénédictin de Mende et initiateur du Groupe de Chevetogne, présenta l’expérience de ce groupe (rencontres régulières entre les moines d’Orient et d’Occident). Il fut d’avis que l’Union Européenne devrait se laisser inspirer par la Règle de St Benoît. Les trois éléments de fond de la vie bénédictine : la communauté, la Règle et l’abbé – les deux derniers étant au service de la première – peuvent servir de modèle à l’Europe nouvelle. Le directeur du Centre patriarcal pour le développement spirituel des enfants et de la jeunesse, Hégoumène Ioasaph, plaida pour une pédagogie chrétienne qui soit une véritable pédagogie de la grâce.
Partant d’une analyse des deux mythes fondateurs de l’Europe, John Haldane, professeur de philosophie à l’Université St Andrew, montra que les deux approches (séculière et religieuse) qui en découlent, ne sont pas nécessairement incompatibles. Il n’est plus possible de croire naïvement en une sorte d’âge d’or tout en ignorant la modernité. Il faut donc rétablir la confiance dans les idées philosophiques et morales centrales de la culture commune. Dans la même ligne, Viktor Malukhin, conseiller au Département pour les relations extérieures du Patriarcat de Moscou, fit remarquer que les gens attendent une parole normative de la part des Églises dans les grands débats éthiques. En témoigne l’intérêt des médias russes, traditionnellement indifférents aux messages religieux, pour deux documents de l’Église orthodoxe, l’un sur les droits humains, l’autre sur l’éthique économique. D’où l’importance de l’éducation dans ce contexte que souligna Maria de Jesús Barroso Soares, directrice du Colegio Moderno à Lisbonne. Les médias et la publicité stimulent les désirs matérialistes des jeunes. Il est donc nécessaire de transmettre un patrimoine chrétien vivant, ce qui semble par ailleurs répondre aux aspirations les plus profondes des jeunes.
Éthique
La quatrième session fut consacrée à « l’influence de l’éthique chrétienne en politique, dans l’économie et dans les médias ». Hubert Schambeck, président émérite du sénat fédéral de la République d’Autriche, souligna la complémentarité entre foi et politique. Idéalement, les deux s’exercent dans un ordre social basé sur la liberté et la dignité de la personne. La contribution des chrétiens est très importante : créer et développer de véritables communautés qui respectent la loi et la valeur inaliénable de l’homme. Le vice-président du Département des relations extérieures ecclésiales du Patriarcat de Moscou, Vsevolod Chaplin, évoqua plusieurs exemples concrets d’engagement politique en Russie. Il rappela en outre que la vaste majorité de l’humanité ne peut s’imaginer un ordre social sans dimension religieuse. Mgr Donal Brendon Murray, évêque de Limerick, brossa un tableau plutôt sombre de l’Irlande. Il mit en lumière le profond désenchantement par rapport à l’autorité et aux institutions. Voilà pourquoi l’Église doit éviter de se profiler en tant qu’institution. Elle doit plutôt manifester clairement sa véritable identité : une communion de communautés croyantes. C’est dans une telle communion que se développera une culture de la liberté de l’Évangile qui ne manquera certainement pas d’interpeller la société entière.
Le rédacteur en chef du journal orthodoxe Cerkovny Vestnik, Serguei Chapnin, présenta une analyse des images et notions médiatiques qui façonnent la conscience des gens. Il montra comment beaucoup d’émissions télévisées, à première vue neutres et innocentes, assument en réalité le rôle de pasteurs et de pères spirituels sans faire la moindre référence à Dieu. Elles conduisent leurs ouailles non à l’église, mais à Ikea ! Il invita les Églises à étudier davantage ce phénomène et à investir davantage dans l’audiovisuel. De cette façon, elles assumeront leur rôle propre de directeurs de conscience au plan médiatique. Son collègue, Léon Zeches, directeur du Luxemburger Wort, regretta également la faible présence des chrétiens dans les médias. Les médias chrétiens sont peu nombreux et ne disposent pas de moyens importants, mais ils jouissent d’une grande crédibilité, y compris auprès de beaucoup de non-croyants. En outre le professionnalisme et l’éthique personnelles du journaliste chrétien renforcent cette crédibilité. Elle lui permet alors, au sein de sa profession, de témoigner des valeurs chrétiennes qu’il a intériorisées (le journaliste n’étant pas un prédicateur, ni le porte-parole de l’épiscopat). Le président du Conseil de coordination de l’union des citoyens orthodoxes, Valentin Lebedev, fut un peu plus sur la défensive. Il plaida pour une plus grande coopération entre les Églises dans le domaine politique, ce qui les rendra capables de se défendre efficacement contre les assauts du sécularisme.
Coopération
Plusieurs formes de coopération entre les Églises en vue d’enraciner de nouveau les valeurs chrétiennes en Europe furent présentées et évaluées pendant la cinquième session : promotion de la conscience éthique, participation au débat public, mémoire partagée et coopération culturelle.
Un assistant du président du Département des relations extérieures ecclésiales du Patriarcat de Moscou, Georgy Ryabykh, examina les normes éthiques auxquelles la valeur de la liberté doit répondre. Située au centre de la culture européenne, cette liberté est cependant interprétée de diverses façons. Pour sa part, le christianisme respecte la liberté individuelle tout en rappelant que l’objectif de celle-ci est bien de promouvoir la communion entre les hommes, fondée elle-même sur la communion entre l’homme et Dieu. Selon Mgr Adrianus Herman van Luyn, évêque de Rotterdam, la présence des musulmans en Europe ouvre des possibilités inattendues en mettant de nouveau la religion à l’ordre du jour. Cela offre aux Églises la possibilité de participer au débat public et de mettre en lumière des valeurs comme le bien commun, la dignité de la personne, la solidarité et la subsidiarité. De cette façon on parvient de plus en plus à faire voter des lois européennes qui reflètent effectivement ces valeurs et à veiller sur leur application fidèle. Hégoumène Philarète, représentant de l’Église orthodoxe russe à Strasbourg, plaida pour une collaboration plus étroite entre orthodoxes et catholiques au sein des organisations européennes. Le sécularisme est en crise, le moment est donc venu de joindre nos forces !
Giovanna Parravicini, de la Fondation Russia Cristiana, ne fut pas entièrement d’accord avec le représentant orthodoxe à Strasbourg. La collaboration culturelle entre Églises ne doit pas être purement défensive. Après tout, l’objectif est de toucher le cœur des indifférents et non de les éloigner ! Un dialogue approfondi conduira à de meilleurs résultats. L’Institut de Théologie orthodoxe St Serge à Paris peut servir de modèle. La coopération entre théologiens orthodoxes et catholiques au sein de cet institut a permis aux uns et aux autres de mieux cerner ce qui est essentiel dans le christianisme, à savoir la rencontre avec le Christ vivant. Ensemble, les Églises peuvent aider les gens à rencontrer le même Christ, fût-ce de façons diverses. Le secrétaire exécutif de l’Assemblée mondiale du peuple russe, Oleg Vladimirovich Flimov, poursuivit la réflexion dans le même sens. L’Assemblée est un lieu de rencontre entre personnes de convictions politiques et religieuses diverses qui prennent à cœur l’avenir de la Russie et qui sont disposées à une coopération et à un dialogue constructifs. En peu de temps, elle a réussi à renforcer la collaboration entre les Églises chrétiennes et les autres religions de la Russie. La coopération entre Églises ne se limite pas aux hiérarchies, elle concerne tous les fidèles. Voilà pourquoi Michelina Tenace, du Centre d’études et de recherche Ezio Aletti (Institut pontifical oriental) à Rome, plaida pour une formation missionnaire des chrétiens de toutes les Églises. Le baptême est un don qui invite à l’engagement. Tout baptisé doit se préparer à devenir porteur et témoin d’espérance chrétienne dans le monde.
Dialogue
Le thème de la dernière session fut : « Le dialogue des Églises avec les autres religions et l’humanisme des cultures sécularisées ». Le père Michel Kubler, rédacteur en chef de La Croix, présenta sa vision de l’Europe sous l’angle des diversités qui marquent sa culture et posent aux Églises plusieurs défis. Ayant constaté que les rapports avec l’autre qui provoque oscillent entre la peur qui enferme dans un ghetto identitaire et la séduction qui entraîne une perte d’identité, il plaida pour une altérité féconde. Quand je m’expose à autrui et me présente en même temps à lui, la vérité ne peut plus être considérée comme la propriété exclusive de l’un et de l’autre. Elle naît de la diversité et, par conséquent, elle doit être découverte par l’un et l’autre comme surgissant entre eux, c.-à-d. dans l’espace ouvert par leur relation. Et il faudra sans doute encore du temps avant que tous ne découvrent l’espace ouvert par la rencontre entre de vrais partenaires. En effet, l’intervenant suivant, Sergiy Hovorun de l’Académie théologique de Moscou, examina les humanismes chrétien et séculier pour aussitôt conclure que la tâche des penseurs chrétiens est de montrer que le véritable humanisme n’est possible que dans l’expérience chrétienne. Mgr Fleetwood, secrétaire général adjoint du Conseil des évêques européens fit preuve d’une plus grande ouverture. Il proposa St Benoît comme modèle de la présence des Églises en Europe. Elles doivent se laisser guider par la clarté et la charité et parler un langage à la fois ferme et aimable.
Hiéromoine Alexandre, membre de la Représentation de l’Église orthodoxe russe auprès des institutions européennes, entreprit une étude comparée de la politique française de la laïcité et de l’imposition de la séparation entre l’Église et l’État dans l’Union Soviétique. Il nota beaucoup de similitudes, tout en reconnaissant que l’expérience de l’Église de France fut à la longue la plus positive. Privée de son patrimoine matériel, elle fut obligée à se concentrer sur sa mission spirituelle. Expérience qui devrait être une source d’inspiration pour l’Église orthodoxe en Russie. Antoni Matabosch Soler, président de la Fondation Joan Maragall à Barcelone, souligna que la construction de l’Europe comme communauté d’hommes et de femmes, consciente de son identité culturelle et religieuse, suppose un climat de dialogue à tous les plans. Il proposa ensuite dix valeurs à sauvegarder et à nourrir : la notion de personne, l’espace de liberté créative, la primauté de l’être sur l’avoir, la rationalité faite d’équilibre entre agapè et logos, la réhabilitation du rôle nourrissant de la tradition, l’ouverture à la transcendance, la solidarité universelle, le droit des peuples, la subsidiarité et le pardon réconciliateur. Andrey Zubov, professeur de philosophie à l’Institut d’État pour les relations internationales de Moscou, rappela que l’Europe fut plurielle dès ses origines et que les Églises jouaient un rôle plutôt modeste dans la plupart des domaines. Elles ont cependant toujours été les garants des valeurs fondamentales de la société. Les rendre insignifiantes, c’est s’engager sur la voie de l’autodestruction.
Perspectives
Le cardinal Poupard a bien résumé l’expérience vécue pendant ces trois jours, tout en ouvrant quelques perspectives d’avenir : « Ensemble, nous avons prié, échangé, réfléchi devant Dieu sur nos responsabilités communes pour transmettre aux générations montantes le message d’amour et de l’Évangile du Christ ressuscité. Et nous aurons beaucoup à faire en rentrant chez nous en nos communautés et paroisses, monastères et universités, pour partager les uns avec les autres dans la joie la richesse de cette expérience ecclésiale. En tout cas, me semble évidente pour tous la nécessité d’envisager une prochaine rencontre sur un des grands défis de notre temps : les rapports de nos Églises avec la culture laïque dominante » (p. 309).
Eric Manhaeghe